26 mars 2007
Petites indications pour rater un train dans les grandes largeurs.
Aujourd’hui,
nous changions d’heure. Aujourd’hui nous avons raté le train. De là à penser
que nous avons raté le train à cause de ce changement d’heure ! Il y a
loin.
Donc,
comment rater un train ? C’est une affaire délicate, alors mettez tous les
atouts de votre côté.
Première
chose : ne
pas prendre les billets à l’avance. Pour cela, si vous êtes sollicités, trouver
une raison bénigne du style « oui, non, je ne sais pas trop si je serai
disponible, faut que je regarde dans mon agenda mais là je sais pas où il est…
Mais t’as qu’à les prendre quand même les billets si tu veux. Au pire on se les
fera rembourser. D’ailleurs tu l’aurais pas vu mon agenda ? ». S’arranger
pour que cette discussion ait lieu lorsque les intéressés sont dans des pièces
différentes occupés à diverses tâches domestiques. Après ça normalement, vous
êtes tranquille, votre femme/compagne, ne prendra pas les billets.
Deuxième
chose : ne
pas se renseigner sur les moyens de transports disponibles pour se rendre à la
gare. Toujours rester dans le vague. Exemple :
- Oui
bah on prend la ligne 14 et on y est direct. On n’a qu’à partir genre une
demi-heure avant le départ et c’est bon. Ouais OK, ¾ d’heure si t’insiste, pour
être sûrs.
- Si
la ligne 14 marche…
- …
Bien sûr,
et si un 747 ne s’est pas écrasé sur la Gare St Lazare.
Donc ça
c’est fait... Vous connaissez les lignes de métro, pas besoin de vérifier votre
parcours sur Internet. Nickel.
Troisième
chose :
faire la fête la veille, ça éclaircit toujours les idées.
Quatrième
chose : se
trouver avec moi. C’est toujours beaucoup mieux lorsque vous souhaitez voir
partir les bus/métros dès que vous arrivez sur le quai ou aux abribus.
Cinquième
chose : Eviter
les solutions simples et coûteuses, vous ruineriez vos chances. En
l’occurrence, ne pas choisir de prendre un taxi lorsque vous constatez que la
ligne 14 est effectivement fermée. Choisir de courir avec les sacs jusqu’à la
gare d’Austerlitz pour prendre le RER C jusqu’à Invalides puis changer et
prendre la ligne 13 jusque Gare St-Lazare. Choisir un changement long de
préférence. Avec trottoir roulant. C’est tellement plus fun. Comme, ayant bien
prévu votre coup, vous êtes avec moi, vous venez d’ailleurs de louper le RER et
attendez le suivant. Là, essayer de se stresser un peu. Des phrases du genre
« C’est qu’on va finir par vraiment le rater là » sont bienvenues, et
assez génératrices d’énervement chez la partie adverse.
Sixième
chose : ne
surtout pas connaître trop la gare de départ, les parties réservées aux trains
de banlieue Ile de France et celles des trains grandes lignes.
Septième
chose :
Respecter scrupuleusement ce que vous avez toujours été éduqués à faire :
ne pas prendre un train sans avoir les billets. Chercher donc fiévreusement les
bornes grandes lignes perdues dans la gare pour se munir de billets. Et tomber
sur les bornes qui compostent les billets automatiquement pour « gagner du
temps ». Comme ça, si vous ratez le train, pas moyen non plus de vous
faire rembourser.
Huitième
chose : Se
séparer pour trouver les départs plus rapidement, et ne pas se retrouver. Ca y
est, vous êtes au bout de vos peines, le train s’ébranle lentement lorsque vous
arrivez essoufflés à la voie 27, située sur l’extrême droite du quai de départ
de la gare St-Lazare. Là, vous pouvez vous dire que vous avez vraiment bien
fait les choses. Là, vous pouvez laisser libre cours à vos émotions. Après ça,
se renseigner à tout hasard sur le prochain départ, qui a lieu vers 14h30,
alors que vous étiez conviés à un déjeuner.
Comme
souvent, la vie n’étant qu’un long recommencement, vous ne vous avouez pas
vaincu et saisissez la première idée qui vous traverse l’esprit : prendre
un taxi jusque Rouen.
Heureusement,
vos parents habitent à l’autre bout de Paris et possèdent une voiture que vous
pouvez emprunter. Vous choisissez cette fois le taxi pour vous rendre à
destination. Histoire de vous déculpabiliser de ne l’avoir pas fait plus tôt. Puis
vous prenez la voiture et arrivez finalement à Rouen avec 20 minutes de retard
sur votre horaire, pouvez profiter du déjeuner avant de repartir pour Paris et
de vous farcir les bouchons de la fin d’un dimanche après-midi, du côté de la
porte de St-Cloud.
Moralité :
si vous vous préparez bien, rien n’est impossible. Deuxième point : si
nous avions eu ce train je n’en aurais probablement pas fait un article.
Vittel Fraise
Il n’y a
pas bien longtemps, j’étais chez Jimmy. J’attendais peut-être Adrien, ou
Philippe, je ne sais plus trop. Trois personnes entrent dans le bar. J’étais au
comptoir. Je les vois passer dans mon dos, s’asseoir un peu plus loin. Puis les
deux gars reviennent commander. La fille est restée assise. Ils ont tout à fait
le style qui plaît à notre ex-ministre de l’intérieur. Casquette sur le crâne,
gros blousons sport, tennis aux pieds, pantalon de jogging, peau cuivrée.
Jusque là, je n’avais pas vraiment fait attention, remarquant juste que ces
gars là, ils avaient pas trop le style du quartier. Mais le gars commande avec
un bon accent à la Oxmo
Puccino et dit tout net :
- Eh
mon grand, tu me mets un Vittel Fraise STPlaît.
- Et
un Orangina pour moi ! suit l’autre.
En fait,
au début j’avais pas bien compris ce qu’il voulait le premier, avec son accent.
C’est quand Jimmy a ouvert son frigo pour sortir la petite bouteille de Vittel
que j’ai saisi. Il avait déjà mis la fraise au fond du verre. J’ai trouvé ça
beau de prendre un Vittel Fraise. Et la façon dont-il l’a demandé aussi j’ai
trouvé ça super chantant. Moi au début j’avais compris : « tu me mets
une vite et une fraise STPlaît ». Alors bien sûr, ça ne signifiait pas
grand-chose.
Je me demande pourquoi un Vittel Fraise. D’ailleurs, pourquoi un Vittel Fraise, pourquoi pas une Vittel Fraise. Et pourquoi pas deux en fait. Je me demande pourquoi il a pas dit : « une fraise à l’eau » par exemple. Parce que dans ce cas là, est-ce qu’on demande aussi : « un Perrier Pêche », ou bien « un Cristalline Cassis », ou encore « un Volvic Vanille » ? Je ne crois pas. J’ai l’impression que le Vittel Fraise est un truc demandé de temps en temps, sinon, comment il aurait compris Jimmy ? Alors, pourquoi le Vittel Fraise ? Non parce que j’ai aussi appris que Vittel Fraise, c’était de l’eau à la fraise, commercialisée. Et c’est pas la même chose dans un bar. Parce que dans un bar, c’est de la fraise, je veux dire, du sirop fraise, avec de la Vittel nature.
La prochaine fois, j’essaie. J’arrive, je dis : « Salut ma gueule ! Un Pastis Coca, et vite STPlaît. »
PS. Au
fait, ne faîtes la moue, à Marseille ça à même un nom ce mélange : un
mazout.
20 mars 2007
Lisbonne
Rapidement quelques photos du voyage. Pour le récit on y viendra plus tard.
Quartier de l'Alfama
Place du Commerce
Quartier de Belém
Cloître des Jeronimos
Balcon de la Tour de Belém
Aquarium de Nações
Tour Vasco de Gama (Nações aussi)
Jardins de Nações
Retour à l'Alfama
08 mars 2007
Commercial : un métier bandant.
Je suis accoudé au parapet d’un pont sur la Seine. Alexandre III. Je ne sais même pas qui est ce type, et c’est sans doute consternant. Mais je vis avec. Le soleil me chauffe le visage. Le vent frais me rafraîchit les idées, c’est comme d’être sous une cascade je pense. Oh c’est beau ! On sent la fraîcheur, on l’apprécie, on a envie d’être toujours ainsi. Oh comme c’est beau ça aussi !
Une péniche s’écoule doucement sur la Seine, sous le pont. Ce sont deux péniches en fait, cargo, emplies de tas de graviers, très basses sur l’eau. D’ailleurs, la Seine passe presque par-dessus le bord.
Quand je relève la tête le soleil est derrière les nuages. Des ombres passent sur les hauts bâtiments du Louvre que l’on aperçoit plus loin. Devant les Invalides volent quelques cerfs. Des cerfs que l’on dit volants, mais on ne le dit plus lorsque cela fait répétition. La Tour Eiffel est cachée par une pile du pont Alexandre III fois plus longtemps. Et ça dure… Le vent forci. Derrière moi s’étale le Grand Palais, telle une immense bête tapie près de l’eau d’un ruisseau. Sous mes pieds s’étale le port des Champs Elysées. Et partout autour de moi, des bons touristes, bien comme il faut : l’appareil numérique vissé au poignet. D’ailleurs ils ont raison, si j’avais le mien, je ne me priverais certainement pas. C’est tellement beau Paris ! C’est tellement beau Paris… C’est…
Hier à la même place déjà, de désoeuvrement je voyais voler les freesbees. Trop de figures, les bonshommes étaient vraiment bien doués. Les galettes roulaient sur leurs bras, tournaient autour de leurs doigts, volaient dans leurs mains, c’était pas mal fait.
Voilà, et moi je me balade, je ne fais rien. Excusez-moi, je fais sciemment rien du tout, et cela m’occupe déjà bien. Car finalement, vous vous en êtes sans doute rendu compte, c’est tout un projet de ne rien faire. Car on ne fait jamais rien. On fait toujours quelque chose. Et donc, moi, je fais rien. Et ça me plaît pas mal entre deux rendez-vous comme ça, de ne rien faire. Flâner. Je pourrais effectivement dire que je flâne. En serais-je plus considéré, plus considérable ? Ah, que de tracas et considérations pour finalement bien peu de choses.
Et avant-hier, j’étais sur les marches de l’église de la Madeleine, assis à contempler la circulation parisienne de la rue Royale. Franchement, elle est pas belle la vie ? C’est quand même bien fait d’être commercial dans le 8ème.
25 février 2007
Décidément, une après-midi bien culturelle.
Cet après-midi, nous nous sommes aventurés dans la Galerie de Paléontologie et Anatomie Comparée. Et nous avons vu des trucs horribles. Bénédicte et moi on aime bien cette galerie, avec le parquet qui craque, les grandes fenêtres, les armoires vitrées, les squelettes au milieu. C’est tout vieux. On voit les vis qui tiennent les os, les papillons qui ressortent des têtes de fémur, les pots de formol à moitié vide parce que mal refermés, avec des trucs qui flottent dedans qu’on sait pas bien ce que c’est mais que ça a pas l’air très comestible.
Au rayon des horreurs : plein de trucs trop marrants, et d’autres super plus glauques. Genre estomac de tapir, oreille de chimpanzé, varan écrabouillé, squelette de fétus humain, chat cyclope, cochon avec une seule tête et deux corps…
...
Et puis au premier étage, les dinosaures. Avec des panneaux explicatifs tout droit sortis des classes primaires, du style exposé d’élèves studieux qui a essuyé un dégât des eaux.
...
Et puis on a vu aussi des crânes de tyrannosaure, bien gros. Et aussi un squelette de tigre à dents de sabre, un peu film d’horreur de mauvaise facture celui-là. Evidemment, à l’époque, Dieu n’existait pas bien sûr, et on s’en rend bien compte quand on voit de telles créatures. Tout juste si on ne l’entend pas ricaner après avoir foutu les jetons à une ancêtre brebis égarée.
...
...
A la fin de la visite, vers la sortie, un vieux cerf d’une espèce éteinte vers - 11 000 ans, tout poussiéreux, avec un crâne microscopique et des bois immenses, qu’on se demande comment il faisait pour lever la tête et pas avoir sans arrêt un torticolis. D’ailleurs, pas étonnant finalement que son espèce n’existe plus.
...
Et puis aussi une ammonite gigantesque, je ne sais pas comment ça se fait que ça ait existé des bestioles pareilles. On aurait pu se faire des repas de fruit de mer pendant une année au moins avec ça.
...
Décidément, une après-midi bien culturelle.
19 décembre 2006
Buvons à la santé de ceux qui trouvent que la vie est pourrie mais qui ne veulent pas la quitter.
La France, un beau pays à reconstruire sur les ruines d'une grande fumisterie. Un beau pays à l'angle de la rue Dolto.
19 novembre 2006
Dans les villes
Excès de lignes de fuite et défaut d’horizon, déserts humain dans lesquels l’être d’un Dieu infini paraît impossible. Profondeur de champ troublante et vision morcelée, comme abrégée par ces immenses édifices, gardiens du grand temple de l’absence, techniciens de l’absurde.
Coulées mortifères denses et profondes. Au sein d’un brouillard d’humide humanité processionnent fiévreusement d’étranges poussières de vie inanimées. Dernier gémissement sournois de l’hominisation, nos villes sont le désastre de la vie moderne. Elles sont le mouroir de notre humanité. Moissonnant toujours plus de monde, exhumant chaque jour moins de vie.
L’obscurité la plus dense n’est jamais loin de la lumière la plus pure. Ajournée. Déchirement dans une atonie lumineuse. Anuitée. Dans la torpeur immanente se débattent les vies d’êtres sans repos. Dans leurs yeux la lumière est toujours la même. Sans intelligence, les génies éclatants veillent sur l’infatigable troupeau. Le flot inhumain ne s’endigue jamais, paradoxalement figé dans son errance répétitive.
Circulation, consommation sans émotion. Sans savoir, sans voir et sans vouloir. Gommés et désincarnés, des hommes luttent. Il ne leur faut pas un an pour devenir fous à lier. Social ladder en panne, il n’existe pas de rédemption.
10 novembre 2006
C'est l’histoire d’un gars qui court sur la Seine, et moi, passant, je le regarde.
De temps en temps, on voit des choses étranges. Et de temps en temps ces choses nous paraissent étranges, ou poétiques, ou décalées, ou stupides, ou drôles, burlesques même, voire totalement ridicules. Et de temps de temps (d’autres temps), nous portons sur elles un autre regard, et elles ne sont plus étranges, elles sont là, elles n’étonnent plus. Tout cela est question de prise de recul et d’interrogation je crois. On peut certainement passer sa vie durant à côté d’une incongruité sans remarquer une seule fois l’originalité de la chose. Par exemple, quand l’eau est froide, les gens y vont chaudement habillés.
Il courait vraiment mais il ne bougeait pas. Enfin, il n’avançait pas car, certes, il bougeait. Et pourtant, il était sur la Seine, et la Seine coule. Il était même sur un tapis roulant, mais il n’avançait pas. Et il en suait. Immobilité mobile, et mobilité immobile, voilà tout ce que m’inspirait ce piètre tableau. Moi, passant, je le regardais. C’était sans doute la seule activité à laquelle je me livrais d’ailleurs. Je n’étais pas agité comme celui-là. Juste assis. Et pourtant, j’avançais. Et vite. Si vite, que d’un coup, il disparut.
09 octobre 2006
Consommer en terrasse
Souvent, pour tuer le temps, je l’arrête sur la terrasse d’un café. Lorsque j’attends le train, lorsque j’attends quelqu’un, lorsque j’attends demain. C’est une escale, un endroit où l’on regarde passer, où l’on se voit passer. J’aime bien les terrasses parce que l’on y voit défiler la vie et parce que cela me rapproche de ces époques héroïques où, dans mon imagination, chacun consommait en terrasse son alcool préféré : absinthe, pastis, Cointreau, Dubonnet… J’ai l’impression d’une communion lointaine avec le passé, ses artistes, ses pauvres gens, ses dandys, ses parisiens aux costumes bruns. Je les revois, devisant, avec leurs cannes et leurs chapeaux, leurs monocles et leurs montres à gousset, leurs cigarillos et leurs poses mondaines, assis sur ces mêmes places, sur ces mêmes boulevards, devant ces mêmes gares, peut-être à l’ombre des mêmes arbres. C’est en pensant à eux que les coins de mes lèvres se relèvent, dessinant sur mon visage un sourire involontaire, sur lequel les citoyens que je croise souvent se retournent.
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Ca y est, j’ai l’envie de les rejoindre, d’être avec eux, de profiter d’un moment de contemplation, de regarder tomber la pluie ou le soleil darder de ses derniers rayons les façades de l’avenue.
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Je suis assis. Mais pas n’importe où. Auparavant, inconsciemment ou non, le choix de la terrasse a été réfléchi. Ce choix qui, généralement, est sujet à nombre de contraintes : déterminé par l’absence d’alternatives, par la proximité, par l’envie ou le besoin, par l’habitude, par le temps, par le hasard ou la providence, par le porte-monnaie, par l’accoutrement, par l’ambiance dégagée, par l’oreille… De ce choix découlera la manière dont se déroulera le temps imparti à la consommation. Et si l’attitude adoptée peut ne varier que de façon infime en fonction des différents endroits, le fil de la pensée en revanche risque d’en être influencé.
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Assis sur ma chaise dans la tiédeur de la pré-soirée, je regarde passer les gens. Le regard dans le vide, j’écoute les pas des passants sur le pavé de la place. D’une main distraite, je fais tourner lentement mon verre de bière, traçant sur la table d’étranges et éphémères arabesques. Et je la regarde cette bière, si l’on me permet cette métonymie. Je la regarde cette bière, dans mon verre, déguisant ce dernier, le parant d’ourlets de dentelle fine. Et voilà. Je vois donc cette bière qui sue à grosses gouttes, et ces gouttes qui perlent et descendent rapidement le long de son pied, dessinant doucement ces entrelacs transparents sur le plateau du guéridon. Et j’aperçois derrière ce perlé ruisselant quelques longs chapelets de bulles. Mon regard se perd, hypnotisé par leur formation au fond du verre.
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Comme le temps passe, mes pensées vont et viennent et me trouvent confronté à un petit dilemme. Les bulles de ma bière s’échappent chaque seconde qui passe, et chaque seconde ma bière devient ainsi un peu moins savoureuse, un peu moins pétillante, un peu moins fraîche… un peu plus insipide ? Et pour autant, suis-je donc mis en demeure de la boire tout de suite ou puis-je attendre d’en avoir envie ? Et par extension, devons-nous faire les choses parce que nous en avons envie, ou parce qu’elles doivent-être faites ? Et le temps passe, et je n’ai pas bu ma bière.
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J’ai l’impression que le temps qui passe est fonction du nombre de choses que je peux voir de cette terrasse, à l’ombre des jeunes marronniers plus en fleurs du tout. Ce petit monsieur au chapeau gris, tordu sur sa canne, cette dame à la robe verte trop serrée pour elle et qui marche à petits pas pour éviter de l’abîmer, cet étudiant pressé sur son vélo de course qui semble sortir des films de propagande de la dernière guerre, cette femme qui pousse son landau, celle-ci qui tire sa valise à grand fracas, ce garçon de café tout sourire qui tourne la tête chaque fois que passe une jeune fille, ce groupe qui semble attendre que l’un d’entre eux prononce le nom d’un endroit vers où se diriger. Et puis le temps qui passe.
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Deux policiers en chemisette, le même scooter que tout à l’heure refait son apparition puis disparaît à son tour. Deux fois déjà j’ai croisé et décroisé les jambes, je n’arrive toujours pas à trouver la position idéale. Je sens que mon dos se révolte contre l’agression sournoise et mordante de la chaise mais je ne puis me résoudre à me tenir droit. De temps à autre, j’approche le verre de mes lèvres pour y goûter la saveur amère de la bière fraîche. Voilà déjà une bonne heure que je suis là. La lecture du monde m’a permis de passer celle-ci de façon presque instructive. J’y apprends que nous sommes assez proches de Mars en ce moment et que quelques pays tentent d’y envoyer des sondes dans l’espoir d’en apprendre plus sur cette planète rouge. Est-ce que cela me concerne ? Non. Je me fais l’illusion de m’y intéresser.
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Je regarde autour de moi. La population du café ronronne. Derrière moi est assis un groupe de quinquagénaires qui boivent des ballons de rouge ; la bouteille est posée sur le coin de la table. Sur l’étiquette on distingue ce qui semble être un mas provençal. Quelques gouttes ont glissé sur l’image colorant un peu le dessin d’origine. A ma gauche, la table est vide. Un cendrier noir et une tasse de café vide peuplent le plateau, un papier froissé rouge et blanc ayant enveloppé un morceau de sucre oscille, légèrement agité par le vent. Assis à ma droite sont deux hommes en costume, la cigarette à la bouche. Ils parlent fort, agitent les bras et les mains pour ponctuer leurs phrases. L’un est vêtu d’un pantalon noir et d’une chemise blanche, col amidonné. L’autre est en jeans, il porte un polo noir à manches longues sur le devant duquel est brodé en lettres d’or Guinness. Enfin, devant moi, légèrement sur la droite aussi, sont attablés un homme et une femme étrangement assortis : lui est petit, sec et pâle, elle est grande, blonde et bronzée, il est habillé d’un costume de flanelle grise, elle est en rouge, il porte un chapeau terni par l’usage, elle arbore une coiffure sauvage, plis, mèches, couleurs, coupe.
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Le patron, derrière le bar, essuie les verres d’un geste vif et précis, parle d’une voix grave et assourdie à l’un des hommes accoudés au zinc. Il se déplace derrière son comptoir tout en continuant de discuter, sans tourner la tête, certain que l’autre à saisi ou que c’est sans importance.
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Le fond musical n’est pas désagréable mais presque. Une musique assourdie que je ne sais reconnaître parvient à mes oreilles. Cela semble être quelque chanteuse française mais je n’en suis pas très sûr. Le niveau sonore des discussions autour de moi étouffe la musique aussi sûrement que le font les pas battant l’asphalte. Derrière moi, au loin, quelques éclats de voix, un verre qui se brise, mais l’algarade est vite maîtrisée. J’entends encore rugir le protagoniste mais la querelle est étouffée. Tout cet univers sonore que j’entends plus que je ne l’écoute, m’enveloppe et berce le rythme de mes pensées.
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Ces pensées courent dans ma tête, s’absentent et puis reviennent, se font lourdes, insistantes, plus précises et puis plus fades. Ce ballet est plus assourdissant encore que tous les sons qui me parviennent aux oreilles. Je feins d’en ignorer quelques-unes, ne peux laisser échapper les autres, tente de m’accrocher à celle-ci, oublie la suivante.
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Je songe. « Trois cafés », et je rentre dans la vie des gens, leurs habitudes, leurs petits plaisirs. C’est finalement très indiscret d’être tout seul face à son demi, sur la terrasse d’un café. Peu à peu, le nombre de personnes assises à la terrasse augmente. Sans doute l’heure du dîner approche-t-elle ? Quelques odeurs de cuisine me chatouillent le nez, je ne saurai les identifier. Elles ne me dérangent pas plus qu’elles ne me font envie. L’atmosphère a changé.
#E4E4E4
Et puis je relève la tête et me sens observé, seul à ma table dans ce café. Je ne sais plus pourquoi j’attendais, perd un peu de ma patience et de mon immobilisme, perd un peu la constance de mon apparence, je ne suis plus l’homme que je joue, je suis perdu. Et ces gens le savent où le perçoivent. Je n’ai plus de contenance. Pour pallier ce manque, je tâtonne un peu et trouve dans la poche droite de ma veste mon paquet de tabac ; la pipe est dans mon sac. Je sors aussi ma petite boîte d’allumettes presque vide. Quelques dizaines de secondes plus tard, je craque l’allumette et l’approche du foyer, ça y est, j’ai de nouveau la sensation d’être à ma place, perdu dans mes pensées, accoudé à ma table, devant mon verre à moitié plein, à moitié vide.
05 octobre 2006
Smog
hthtezh
Comme une fin de monde, ces colosses détrempés par le souffle moite des fourmis engourdies semblent s’évaporer lentement dans la blanche et terne tumescence. Tout est noir, blanc, gris, nuit. Contraste et fusion, les longues silhouettes se perdent dans les cieux refroidis. Comme un incendie couve, l’ouate blême couvre la ville silencieuse. Noir.
Ca et là des pics et des flèches émergent des fumigations de la mégalopole souffrante. Malades, enturbannés qu’ils sont de matière impalpable les derniers hauts refuges de ces géants semblent détachés de leur pied lourd. Comme tirés de songes profonds après la nuit confuse, mal éveillés, cotonneux, faibles, ils errent et se repentent. Du fond maudit des trottoirs pornographiques monte la plainte élastique de la ville qui se meurt.
Quelque enseigne lumineuse perce la clarté diffuse. Les ombres se projettent lamentablement sur le morne assemblage de matériaux urbains, on les imagine s’élancer inlassablement vers les sphères abruptes où s’ébattent anges et démons. Là se déroulent bacchanales et débauche, ici bat le cœur de la cité glauque.
Les véhicules lents grouillent tels des insectes vicieux aux pieds de colossales créatures nées des divagations éthyliques de créateurs perdus. Projets phalliques d’architectes babyloniens frustrés, ces tours égarent quelques sirènes dans l’immensité nébuleuse.
L’homme policé déambule dans ce cortex olympien baigné de flore minérale, petit, perdu, écrasé par ces piles pierreuses dont il ne distingue pas le faîte.
PS. Je sais, c'est trop la triche, celui-là il est super vieux. DSL


























